Pourquoi Tolkien et ses amis ont fini par me rebuter


Comme beaucoup, j'ai été un temps charmé par les écrits de Tolkien, à la suite desquels j'ai lu l'oeuvre de son contemporain et ami C.S.Lewis, puis de Chesterton et de l'un de leur exégète contemporain Anthony Esolen.

Ce petit club d'auteurs que l'on pourrait qualifier de conservateurs "petit doigt sur la couture du pantalon" ont néanmoins fini par me lasser, voire par m’écœurer.

J'ai rencontré Tolkien, comme beaucoup, en lisant le Hobbit et le Seigneur des Anneaux à l'adolescence. L'atmosphère particulière m'a immédiatement séduit et quoique je trouvais le roman très moyen du point de vue de l'action ou du suspense, je m'y replongeai souvent pour retrouver les verdoyantes forêts elfiques ou la sagesse de Dame Galadriel. Il ne saurait être question de nier le génie bâtisseur de l'auteur mais, à force de creuser les interviews du professeur d'Oxford, on ne peut s'empêcher de s'interroger sur ses motivations et sa vision du monde.

Car chaque oeuvre transmet un paradigme, une vision du monde. Aucun roman, même et surtout de fantasy n'est neutre. On le voit bien, le monde de Tolkien est un cliché intemporel d'une vision traditionnelle du monde. Chaque peuple reste à la place qui lui est dévolu par une sorte d'Ordre intangible et cosmique. Même si le côté aventureux de Bilbo est précisément l'anomalie qui va provoquer l'aventure, le hobbit reste l'archétype du paysan anglais, comme Saroumane est l'archétype de l'homme moderne séduit par le progrès et l'hubris. Bien sûr, toutes les sociétés décrites par l'auteur garde leurs femmes bien à leur place. En fait, la Terre du Milieu est le jardin d'Eden du patriarcat conservateur.

Bien sûr, on sortira Galadriel du chapeau, comme on sort la Vierge Marie pour soi disant arguer de l'amour de l'Eglise pour la femme. C'est que, au dire même de l'auteur, il y a beaucoup de points communs entre les deux figures : puissantes, reines incontestées, elles semblent posséder les clés de la résolution des problèmes mais ce n'est qu'illusion car malgré leur puissance supposée, elles restent bien en arrière et effacées, telles des godiches divines, des faire valoir des personnages virils de la Communauté de l'Anneaux ou du dieu masculin chez les cathos.

Il faut néanmoins reconnaître que dans la cosmologie de Tolkien, les déesses (les Valiers), ont part égale dans la création du monde. On peut aussi citer Eowyn qui tue le roi sorcier malgré le rôle passif dans lequel sa société veut la reléguer.

Paprika exprime bien cette ambiguïté sur son site Simonae : "Les femmes chez Tolkien sont de sacrés archétypes. Si on peut en dire autant d’un bon nombre de personnages masculins, ceux-ci restent plus développés que leurs homologues féminins, qui leur servent principalement de mère ou d’épouse. Et si, en replaçant l’auteur dans le contexte de son époque, on peut apprécier certains personnages féminins forts, allant à l’encontre des clichés genrés de notre société, aucune d’entre elles n’est aussi flamboyante que les héros de la Communauté de l’anneau ou du Hobbit, même si certaines bénéficient d’un grand talent ou de caractères bien trempés." (https://simonae.fr/articles/tolkien-reading-day-et-les-femmes)


Au-delà de la place du féminin chez Tolkien, ce qui finit par me lasser de l'auteur est sa position archaïsante. Tolkien opère plusieurs amalgame dans son oeuvre : les forces du Bien sont associées à la Tradition et à la défense de l'écologie. Les forces du mal sont, elles, associées à la technologie et à la destruction de la Terre, le point d'orgue de cette opposition étant le conflit entre les Ents et Saroumane.

Certes, l'écologie est primordiale et l'on paye à présent le prix de l'inconscience écologique de nos prédécesseurs. On ne saurait être progressiste aujourd'hui sans développer un solide côté solarpunk tant il est évident que le futur de la technologie et de l'espèce humaine passe par le développement de sources d'énergie moins polluantes.

Toutefois, au niveau archétypal, Tolkien en faisant l'amalgame abusif entre tradition, bien et écologie et l'amalgame entre progrès technologie et volonté de puissance maléfique fait indirectement la promotion d'une vision passéiste et technophobe de la société. Vision qui appliquée dans le monde réel, donne la légitimité à un certain obscurantisme frôlant la naturopathie. Obscurantisme qui se retrouve dans la position des anti-vaccins et du rejet de la science par certains.


Cette position anti-science se retrouve chez des auteurs comme C.S.Lewis, notamment dans son brûlot conservateur : "L'Abolition de l'Homme" mais aussi dans toute son oeuvre qui, outre la promotion d'un moralisme chrétien à deux sous, est une critique acerbe de l'individualisme moderne.

Finalement, pour faire court, ces auteurs cachent leur peur du monde dans une sorte de nostalgie qu'ils justifient ensuite par une couche de culture. La construction intellectuelle est séduisante d'autant que les auteurs suscités écrivent plutôt bien et assènent leur vérité sur un ton paternel comme si elle était la Vérité, ce qui peut être intimidant, surtout quand on a été conditionné comme moi à accepter la parole du père comme vérité divine. Mais une fois que j'eus compris le processus et ce qui y présidait, je ne pus m'empêcher de les voir comme ce qu'ils sont en réalité : des petits enfants malheureux, faibles et effrayés par le monde moderne et surtout des hypocrites soucieux de garder leurs privilèges d'hommes blancs bourgeois et hétéronormés. Leur vision idéalisée de l'Histoire est biaisée et orientée pour servir leurs intérêts, de même que leurs mondes imaginaires. Et une fois les couches de baratins enlevées ne restent qu'un noyau présentant une vision du monde conservatrice et sclérosée qui s'oppose à la mienne.