Lucifer, du 666 libertaire au féminisme prométhéen


Que d'encre n'a pas coulé sur l'interprétation du fameux chiffre de la Bête « 666 ». A l'origine, un passage de l'Apocalypse : « A tous, petits et grands, riches et pauvres, hommes libres et esclaves, elle impose une marque sur la main droite ou sur le front. Et nul ne pourra acheter ou vendre, s'il ne porte la marque, le nom de la bête ou le chiffre de son nom. C'est le moment d'avoir du discernement : celui qui a de l'intelligence, qu'il interprète le chiffre de la bête, car c'est un chiffre d'homme : et son chiffre est six cent soixante-six. » (Ap 13 ; 16 – 18).

Sur Internet, dans les milieux conspirationnistes, fleurissent les interprétations farfelues et littérales, où le 666 est tour à tour, un code-barre qui serait tatoué sur les citoyens d’un futur dystopique, une puce greffée sous la peau à l’occasion de la vaccination anti Covid, ou le chiffre clé donnant le contrôle d'Internet…


En dehors de ces interprétations pour le moins fumeuses sinon ridicules, on peut s’interroger sur l’herméneutique traditionnelle de ce passage.

Dans le genre particulier qu’est la littérature apocalyptique des premiers siècles du christianisme, la symbolique chiffrée est un recours classique pour suggérer un sens religieux. Ici, la signification la plus courante donnée à ce chiffre mystérieux est celle de Saint Irénée de Lyon (177 – 202).


Pour cet auteur, depuis la plus haute antiquité, le « 7 » est le chiffre de la perfection, mariage du 4 (chiffre du monde créé, des quatre éléments, des 4 points cardinaux…) avec le 3 (chiffre divin par excellence, puisque chiffre de la Trinité). Le « 7 » est également le chiffre de la Création puisque le monde fut créé en sept jours. Et si le 8 est le chiffre du monde transfiguré, accompli, le 6 est celui du manque, de l'inachevé.


Dans la Genèse, le septième jour, Dieu se repose, c'est-à-dire qu'Il contemple Sa Création, qu'Il s'installe dans une relation libre avec elle. Relation d'altérité, mais aussi d'Éternité. Le repos de Dieu n'est pas passif. Au contraire, pour Saint Irénée, le repos est Présence, Lumière infusée au cœur de la matière non encore transfigurée. La Création n'est pas seule, elle expérimente, en permanence, une relation avec son Créateur.


Or du point de vue autoritaire des Pères de l’Église, le 6 refuse d'entrer dans cette dynamique divine. Le 6 rejette l'accomplissement prévu par le Créateur, il ferme les portes, se coupe de la transcendance et se faisant, il se déclare autosuffisant, indépendant.

Pourquoi le 6 est-il répété 3 fois pour donner le 666 ? Toujours pour Irénée, doit-on y voir le principe du chiffre appliqué à tous les niveaux de l'être : corps – âme – esprit.


Le chiffre du Rebelle


On l’a compris, le 666 symbolisant la volonté d’autonomie, devient, dans l’imaginaire collectif, le chiffre associé à celui qui est présenté par la tradition judéo-chrétienne, comme l’Adversaire, l’archétype absolu du rebelle refusant le plan imposé par Dieu : Lucifer, bientôt associé dans ce même imaginaire à Satan.

Cette rébellion primordiale est associée au mal absolu dans l’interprétation dogmatique, et ce fameux personnage de Satan devient le bouc émissaire et la source supposée des fléaux qui frappent l’humanité. Fléaux au premier rang desquels se trouvent les guerres, mais aussi les épidémies dont celle, terrible, de peste qui décimera un tiers de la population européenne au XIVe siècle.


L’ennemi par excellence


À la fin du Moyen Âge, le personnage du diable prend une importance considérable et dans les esprits, il devient la personnification du mal que l’on prêtant voir chez l’autre. C’est le début des Guerres de Religion et des funestes « chasses aux sorcières » où l’accusation de commerce avec le diable mène à la salle de torture et au bûcher.

Dans un registre moins tragiquement superstitieux et misogyne, cette personnification toute puissante du mal sera une source d’inspiration sans fin pour la culture populaire.


Les diables célèbres

Il faudrait un livre entier pour examiner les différentes incarnations de la figure diabolique. De l’épouvantail mortifère menant au bûcher à la figure tragique du « Paradis Perdu » de John Milton, du monstre à abattre du jeu vidéo Diablo au sympathique hédoniste, patron de boîte de nuit, de la série « Lucifer », l’archétype du Diable - Lucifer est l’expression de nos peurs, de notre inconscient, de nos fantasmes et de nos désirs inassouvis y compris ceux les plus légitimes de liberté face aux carcans d’une société trop normative et étouffante. À ce titre, on peut citer par exemple « Les Litanies de Satan » de Charles Baudelaire et « Les versets sataniques » de Salman Rushdie, dont le point commun fut la censure dont ils furent l’objet par les pouvoirs « bienpensants » autocratiques qu’ils dénonçaient.


Luciférisme moderne


Dans son ouvrage Satanic Feminism, le professeur Per Faxneld montre comment Lucifer, avatar prométhéen est également le symbole de la libération féministe et progressiste, et ce, dès le XIXe siècle. Après tout, le bel archange n'est-il pas le consort de la somptueuse et révoltée Lilith ? Celle qui vola le pouvoir du dieu tyrannique et refusa son plan machiste. Autant te dire qu'à la Lilith Factory, nous tenons cette figure en grande estime et sans doute lui donnons-nous plus qu'une valeur symbolique. Mais cela, c'est pour un autre article.